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  • Carolanne

Réflexion sur l’accueil de nos bébés

Mis à jour : juil. 1


L’accueil des bébés en fonction de leur sexe assignés à la naissance réfléchie dans une optique d'égalité



Commençons par quelques définitions


Pour commencer voici quelques termes importants que je ferais mention dans ce billet, ils ont paru dans un glossaire qui a pour titre « Les mots de la diversité liée au sexe, au genre et à l’orientation sexuelle » publié par le Comité Orientations et identités sexuelles en 2017.


D’abord, le sexe assigné à la naissance est déterminé par la ou le médecin sur la base de l’observation des organes génitaux du bébé. Celui ou celle qui coche la case M (sexe masculin) ou la case F (sexe féminin) sur l’acte de naissance. Cette décision du médecin devient la mention du sexe légale de la personne indiquée sur son certificat de naissance. L’assignation de la mention du sexe est obligatoire au Québec.


Pour leur part les personnes intersexes ont une somme de caractéristiques liées au sexe (chromosomiques, gonadiques, hormonaux ou génitaux), et ce souvent dès la naissance, qui ne correspondent pas aux définitions médicales binaires des corps masculins ou féminins. Ces personnes sont pathologisées par la médecine dès le plus jeune âge, dans le seul but de conformer leur corps aux modèles féminin ou masculin, ces personnes sont souvent soumises à des interventions non consenties, irréversibles et non-nécessaires à leur bien-être physique. On les appelait autrefois hermaphrodites. Ce terme est maintenant souvent considéré comme péjoratif par les personnes concernées.


Le bébé intersexe est souvent soumis à une série de chirurgies et de traitements hormonaux visant à « normaliser » ses caractéristiques corporelles sexuelles selon des critères hétéronormatifs et cisnormatifs. Par exemple, un vagin que le corps médical considère adéquat doit être pénétrable par un pénis. Ces interventions ne tiennent pas compte du fait que l’enfant peut être en bonne santé et que ces traitements auront parfois des conséquences graves comme l’infertilité. De plus, cette « normalisation » est imposée sans que l’orientation sexuelle ou l’identité de genre du bébé ne soit connu.


L’identité de genre désigne le genre auquel une personne s’identifie, sans égard à ce que la ou le médecin a coché sur son acte de naissance (sexe assigné à la naissance); c’est un sentiment profond et intime. Pour cette raison, seule la personne peut affirmer son identité (auto-identification) et s’engager, s’il y a lieu, dans un parcours de transition qui lui convient. Le genre est un continuum d’auto-identification généralement entendu comme ayant deux pôles, l’un masculin et l’autre féminin, mais toutes les nuances entre ces deux pôles ou à l’extérieur de ces deux pôles sont aussi possibles, personnelles et

légitimes. (Dubuc, 2017)


En outre, dans un grand souci d'englober cette pluralité des genres, il serait plus inclusif de dire « personne possédant un utérus et étant engagée dans un processus d'enfantement ». Cependant, afin d'assurer la facilité de lecture et puisque l’écrasante majorité des personnes ayant portés des enfants s’identifient comme ‘’femmes, mères et mamans’’, ce sont ces termes que j’utiliserais dans la rédaction de cet article, en reconnaissant que la parentalité peut s’illustrer par l’entremise de divers genres et aussi par des personnes occupant des rôles parentaux non-binaires.


Les fonctions de nos rituels et traditions?


Est-il possible que nos préparatifs de la naissance aient comme rôle de préparer une

socialisation genrée du bébé à naître ?


Je vous propose de réfléchir ensemble aux processus précoces de fabrication des bébés en tant que nourrisson assigné garçon ou fille à la naissance. Ces processus peuvent se mettre en place avant même la naissance. En effet cela trouve généralement racine au cours de la grossesse et parfois même durant l’étape de la préconception dans l’imaginaire des parents. Je m’intéresserais ici plutôt aux rituels propres à l’étape de la grossesse en ce qui a trait à la construction genrée des bébés.


La plupart des couples qui attendent un enfant se mobilisent pour accueillir non pas un bébé « neutre » du point de vue du sexe, mais un petit garçon ou une petite fille. Même si les mécanismes de socialisation qui émergent dans l’enfance et qui mènent à des inégalités entre les sexes sont tout de même bien établis et documentés. Par exemple, une petite fille est douce et calme, elle aime le rose et jouer avec ses poupées alors que les garçons sont forts, dynamiques, ils aiment jouer aux camions. Pourtant les mécanismes précoces qui y participent sont encore peu étudiés.


Durant la vie intra-utérine, alors même que le bébé n’est pas encore né, les parents, les grands-parents et l’entourage proche préparent son arrivée. Rapidement après l’annonce de la grossesse, et aussitôt que les parents ont connaissance du sexe de l’enfant à naître lors de l’échographie du cinquième mois, la relation avec le bébé intra-utérine prend une direction différente. Une mère n’a pas tendance à s’adresser à son bébé assigné fille de la même façon qu’à un bébé assigné garçon à l’échographie.


Aujourd’hui tous ces préparatifs à l’arrivée de bébé préparent une socialisation genrée, et

mettent en place de multiples représentations et attentes relatives au bébé qui vient à naître. Selon Bourdieu (2018) : « les prémices de la socialisation de genre dont il est question ici renvoient aux processus qui s’enclenchent dès avant la naissance et préparent à une incorporation durable de manières de faire, de penser et d’agir. »


Alors même que l’enfant n’est pas encore né, un cadre éducatif dit normal est investi par les parents, il prend forme dans une série de pratiques contribuant à assigner l’enfant à naître à une catégorie de comportements, d’attentes, d’attributs supposés féminins ou masculins dirigés en fonction de l’organe génital assigné de celui-ci. L’assignation de comportements en fonction du sexe se concrétise par une multitude d’actions qui nous paraissent insignifiantes en apparence, mais qui conduisent directement à une forme de socialisation différenciée entre les filles et les garçons après leur naissance.


Je propose ici de mettre en lumière trois actions concrètes que nous posons qui sont les

plus révélatrices des prémices de la socialisation de genre, d’abord la cérémonie du gender reveal, puis la tradition de la garde-robe et celle de préparer l’espace dédié à l’enfant, soit sa chambre. Selon Rollet-Echalier et al., (2014) : « ces préparatifs sont connus, mais rarement décrits comme des pratiques sociales qui contribuent très précocement à la production et à la reproduction de stéréotypes de genre, à la source d’inégalités entre les sexes tout au long des parcours individuels. »


Le gender reveal est-il le résultat d’une société binaire?


La première action qui favorise un cadre binaire dans l’imaginaire de la grossesse est la célébration du gender reveal. Elle consiste à découvrir et dévoiler aux proches le sexe assigné du bébé. Depuis quelques années, cette pratique se retrouve en abondance sur les réseaux sociaux. Les futurs parents découvrent s’ils attendent une dite fille ou un garçon, le tout dans une ambiance à la fête secrètement décorée de rose ou de bleu avec leur proche. Cela peut prendre plusieurs formes comme des feux d’artifice, un ballon à percer, dont s’échappera une pluie de confettis d’une des deux couleurs ou encore un gâteau à couper, etc.. Trois, deux, un, bleu ou rose… Tout le monde est content de savoir si votre bébé a une vulve ou un pénis.


Cette cérémonie nous illustre bien à quel point la plupart des gens dans notre société établissent aussitôt un lien entre le genre et les caractéristiques du sexe, et nous révèle beaucoup de notre culture. « Gender reveal party » devrait plutôt s’appeler « sex reveal party » puisque le sexe, – pénis, vulve ou tout le spectre possible que constitue l’intersexualité -, correspond bien à l’ensemble des caractéristiques biologiques, alors que l’identité de genre est une construction profondément personnelle. On ne naît pas femme, trans, homme, non-binaire, etc.. On le devient. Selon le regroupement Genres Pluriels : « La croyance erronée que le genre est nécessairement congruent au sexe assigné à la naissance constitue la base des mécanismes menant à des représentations et des discours

transphobes », alerte l’association dans leur brochure intitulée Terminologie.


C’est en se basant uniquement sur le sexe assigné de leur bébé que les parents ont tendance à imposer à leurs enfants des clichés sexistes. Il est commun de voir un bébé dit fille ayant un tempérament dynamique ou affirmé et d’entendre les parents nommer qu’elle est plus tomboy, une expression qui veut dire ‘’garçon manqué’’. Il arrive aussi de voir un enfant assigné fille toute vêtue de rose se faire répéter qu’elle doit adhérer aux comportements propres à son sexe assigné comme « fait la bonne fille et sois douce ». On voit encore régulièrement des enfants recevoir des jouets assurant un rôle stéréotypé, par exemple les outils pour les enfants assignés garçons et une cuisinière pour les enfants assignés filles.


Bref, c’est aussi en répétant aux garçons qu’ils ne devraient pas pleurer, car ils sont forts par exemple, que des problèmes sociétaux graves émergent comme, la masculinité toxique, la culture du viol, le sexisme ordinaire, la transphobie et l’homophobie. Lutter contre les stéréotypes de genre devient donc un enjeu d’égalité et de diversité auquel tout le monde gagnerait à se sensibiliser ; nous assurant ainsi des relations plus égalitaires.


Préparer les vêtements pour le bébé et la tradition du baby shower


Préparer la naissance pour les parents constitue en grande partie à rassembler le linge pour le nouveau-né à venir. Il semble culturellement très important d'avoir en main une garde-robe qui leur permettra de ne pas être pris au dépourvu par les besoins fréquents de changements de vêtements des premiers temps. Même si la possibilité d’avoir un trousseau simple de base existe, le travail de préparation va bien plus loin. Dès la grossesse, de nombreux vêtements pour différents âges sont rassemblés dans une logique d’entreposage. Ces vêtements ont plusieurs provenances qui résultent de : la place du bébé dans la fratrie, des achats, des dons et des prêts, auxquels après la naissance, s’ajouteront bien souvent des cadeaux provenant du traditionnel baby shower. Bref, le travail de préparation de la garde-robe est fortement genré au sein de l’univers

familial.


Pensons au traditionnel baby shower qui va en ce sens, d’après Rollet-Echalier et al., (2014), les cadeaux destinés au bébé viendront renforcer le processus. Ainsi, garçons et filles reçoivent de nombreux vêtements, mais la naissance d’une fille semble susciter plus d’achats. C’est du moins ce que les mères interrogées lors d’une étude sur la parentalité réalisée par Rollet et Alt (2014), en France ont observé. Dans les fratries mixtes comme celle de Sophie : « On nous offre beaucoup plus de vêtements pour la fille qu’on nous a offerts pour Augustin. Là, j’ai plein de tenues pour elle, avec des petits noeuds, du rose, des petites chaussures, pour trois mois, six mois et neuf mois ». Le comble est atteint chez Élise qui a reçu dix-sept robes en six mois pour son aînée, sans avoir exprimé de souhait particulier.


La conclusion de cette étude est intéressante pour notre réflexion. Les parents expliquent en effet que de connaître le sexe de leur futur bébé pendant la grossesse sert à pouvoir préparer les vêtements et ainsi concrétiser la présence du bébé. Mais se pourrait-il qu’il ne s’agisse pas tant de préparer du linge et une venue, que de préparer une garde-robe féminine ou masculine, et inévitablement, une garde-robe dans laquelle il est possible de s’autoriser rêver à des comportements féminins ou masculins renforçant ainsi la binarité des genres.


La socialisation par les vêtements, mise en oeuvre tout au long de l’enfance, se met ainsi déjà en place en amont de la naissance (Guerandel, 2011; Martin, 1998). Remarquons aussi que la sélection des vêtements est beaucoup plus rigide lorsqu’il s’agit d’habiller un garçon, les codes féminins étant nettement délimités. Ce résultat témoigne d’une moindre tolérance à la transgression de genre pour les garçons mise en évidence par des travaux sur les activités de loisirs, le sport ou les jouets(Octobre, 2010; Zegaï, 2010)


Préparer l’environnement du bébé une tâche inégale pour les parents?


Dans un couple, les proches vont s’adresser automatiquement à la mère pour s’informer des besoins. Les familles discutent généralement plus avec elles pour savoir quels meubles, lit, matériels, objets elles veulent pour préparer la chambre du nourrisson. En plus de se lancer dans l’aventure de la grossesse, de porter l’enfant avec toutes ces transformations psychiques et physiques, elles deviennent subitement responsables d’une charge mentale immense. En effet, l’implication parentale pour préparer la chambre du bébé est soumise à une division genrée des tâches qui participe automatiquement à une représentation stéréotypée des rôles parentaux. L’espace de la chambre des enfants est marqué par un investissement maternel considérable, renvoyant en partie à une division inégale des tâches et renforçant par le fait même les inégalités.


De plus, basées sur le sexe assigné de l’enfant, les décorations et couleurs choisies seront différentes. Le rose, le mauve seront réservés pour les bébés assignés filles, le bleu et le vert prévu pour les bébés assignés garçons. Ce faisant, un tel environnement incite les parents à se créer des attentes en fonction du sexe assigné de leur bébé et non dans l’accueil d’un enfant « neutre » qui aura l’opportunité de découvrir par lui-même son identité de genre.


En somme, la socialisation des bébés démarre très tôt, avant même que les parents ne soient dans une interaction directe avec leur enfant. La socialisation genrée voit le jour dans les représentations des parents comme dans leurs pratiques, bien avant l'arrivée de l'enfant. Connaître le sexe du bébé à naître pour matérialiser sa venue déclenche d’abord une représentation basée uniquement sur le sexe assigné de l’enfant : la constitution d’une garde-robe ainsi que la préparation d’une chambre pour une fille ou pour un garçon sont trois traditions qui renforcissent systématiquement la problématique du cissexisme. Le cissexisme est la présomption que toutes les personnes sont cisgenres; il contribue à occulter les autres identités de genre et à affirmer la seule binarité homme-femme comme étant valide (Dubuc, 2017).


Adopter une approche parentale non genrée une bonne solution?


Au sein de la communauté scientifique, il existe tout de même un certain consensus concernant l’expression de genre chez les tout-petits. C’est-à-dire qu’avant l’âge de trois ou quatre ans, les enfants percevraient les différences qui les entourent, mais n’auraient pas un réflexe naturel vers un genre ou un autre, précise la chercheuse Kimberley Manning de l’Université Concordia. Selon elle, cette exploration pourrait même aller jusqu’à la puberté. Étant elle-même mère de trois enfants, dont une fillette transgenre, elle observe d’un bon oeil le nombre grandissant de parents qui optent pour une approche parentale moins genrée. Un avis que partage sa collègue Annie Pullen Sansfaçon de l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal :


« Il faut peut-être prendre la question à l’envers et commencer à se demander pourquoi notre société est aussi genrée, insiste celle qui s’intéresse de près au développement de l’identité des jeunes. Surtout que des choix relativement banals, comme le fait de laisser ou non un petit garçon jouer avec une poupée, peuvent envoyer un message très fort. Est-ce qu’on est en train de lui dire que les hommes ne peuvent pas s’occuper des enfants ? Briser les stéréotypes et repenser notre manière d’aborder les genres dès la petite enfance permet de tendre vers une société plus égalitaire. » (G. Ferraris, 2018)


Selon madame Pullen Sansfaçon, si on arrêtait de mettre tout et n’importe quoi dans des catégories “masculine” ou “féminine”, on se rendrait sans doute compte que les possibilités d’intérêts et de préférences des enfants sont infinies. Pourquoi ne pas laisser les enfants jouer et explorer? Certains enfants expriment leur identité de genre dès qu’ils savent parler, pour d’autres cela viendra plus tard, à chacun et chacune son rythme. Laissons l’espace et surtout la possibilité aux enfants d’être ce qu’ils sont. (G. Ferraris, 2018)


En conclusion changer notre regard et notre manière d'accueillir la vie?


Finalement, pourquoi ne pas accueillir nos bébés plutôt dans une posture neutre, et ce à partir de l’étape de la grossesse? Communiquer avec notre bébé comme étant d'abord un être sensible à ce qu'on peut lui imposer ayant sa propre individualité. Lui laisser de l'espace depuis sa vie intra-utérine pour être tout simplement.


Il serait donc précieux de laisser à nos bébés et nos enfants la possibilité d’expérimenter, sans les cloîtrer très jeunes dans des rôles et des stéréotypes. Ensuite lorsque l'enfant grandira, être à l’écoute de ce qu'il aime, de ses envies intrinsèques, des couleurs qu'il préfère, observer ce vers quoi il semble être attiré sont quatre des manières simples de lui porter respect et bienveillance dans cette grande quête exploratoire qu’est la construction de l’identité de

genre.


En tant que société, que parents, que proches et que professionnel.les, croyez-vous que l'on accorde réellement ce droit à nos enfants?




Bibliographie


Bourdieu, P. (2018). Le sens pratique. Minuit.

Dubuc, D. (2017). LGBTQI2SNBA+ : Les mots de la diversité liée au sexe, au genre et à l’orientation sexuelle.

Genres Pluriels, Terminologies [brochure], Belgique, consulté le 20 décembre 2019 au https://www.genrespluriels.be/IMG/pdf/terminologies_- _brochure_genres_pluriels.pdf

G. Ferraris, F. S. G. (2018, août 4). Parentalité non genrée, enfance libérée? Le Devoir.

Consulté à l’adresse https://www.ledevoir.com/vivre/533702/parentalite-nongenree- enfance-liberee

Guerandel, C. (2011). Court Martine, Corps de filles, corps de garçons : Une construction sociale. Paris, La Dispute, coll. Corps Santé Société, 2010. Genre, sexualité & société, (5).

Martin, K. A. (1998). Becoming a gendered body : Practices of preschools. American sociological review, 494-511.

Octobre, S. (2010). La socialisation culturelle sexuée des enfants au sein de la famille. Cahiers du genre, (2), 55-76.

Rollet-Echalier, C., Pelage, A., Paillet, A., Brugeilles, C., Brachet, S., & Samuel, O. (2014). Préparer la naissance : Une affaire de genre. Revue des politiques sociales et familiales, 116(116), 5-14.

Zegaï, M. (2010). La mise en scène de la différence des sexes dans les jouets et leurs

espaces de commercialisation. Cahiers du genre, (2), 35-54.

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